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LA PRESSION ET LE BÉNÉDICTIN

LA PRESSION ET LE BÉNÉDICTIN





C’est la maladie professionnelle des cadres modernes : on l’appelle le stress, ou la pression.


Et au fond, on n’en parle pas beaucoup, ou pas bien : il y a des discours généraux sur le malaise des cadres.

Aucun responsable ne parle publiquement de ses angoisses, et on le comprend. Pourtant beaucoup les éprouvent, et ne les expriment que dans le secret de conversations privées, notamment auprès de leurs « coachs » devenus tellement à la mode.

Ceci renvoie à un jugement difficile, qu’on ne prétend pas avoir ici : celui sur les mutations du capitalisme contemporain, sous l’effet de la mondialisation et des normes anglo-saxonnes : exigence accrue de rentabilité pour survivre et pouvoir des marchés financiers, concurrence accélérée par l’ouverture des frontières.

C’est une mutation dure, mais fantastiquement créatrice de richesse, collectivement et pour chaque entreprise : les grandes entreprises françaises y ont d’ailleurs remarquablement tenu leur rang.

Un petit livre nous invite simplement à un travail de vérité, qui est le début de la liberté : "Vie privée, vie professionnelle", d’Anselm Grün (Éd. Desclée de Brouwer).

Ce bénédictin allemand est auteur à succès et cellérier – une sorte de directeur financier – de son monastère de Bavière. Mais il écrit plus encore à partir de toutes ses rencontres de dirigeants, et conclut tout bonnement sur « l’action dans le monde économique comme un défi spirituel ».

Bigre !

Le lien entre ratios financiers et défi spirituel est peu intuitif…

Au moins le bon moine a-t-il la vertu de nous rappeler cette évidence : le monde en création ne peut pas être fait que de mères Teresa, et les soldats de la bataille économique y ont aussi leur place.

De la conclusion d’Anselm Grün, on peut retenir essentiellement trois choses.

D’abord, que la direction d’entreprise est une expérience d’humilité, par rencontre de ses propres limites.

« Diriger, gérer des conflits, reconnaître ses propres angoisses, voilà qui relève en effet d’une tâche spirituelle. (…) Celui qui s’adonne sincèrement à la fonction de direction perd l’envie de donner des leçons de morale… Cette humilité (sur soi) conduit à une plus grande charité envers les autres. »


Voilà qui paraît infiniment plus vrai que les portraits idéalisés de grands leaders, sans faille et pleins de talents, que nous renvoient les pages glacées des magazines économiques.

Superman n’existe pas, et se le dire est très apaisant, pour soi comme pour ses collaborateurs.

Ensuite, que nous devons viser la  « confiance dans les autres » :

« J’ai besoin de trouver du plaisir dans mon travail et de laisser s’épanouir les capacités des autres.»

Cette confiance reste un point difficile : en même temps que confiant, je dois être exigeant, pour faire grandir mon équipe, et prêt lorsqu’il le faut à décider selon mon jugement, à trancher pour faire primer l’intérêt collectif.

Mais il y a d’expérience un lien avec la maîtrise de la pression que je subis moi-même : si je suis un homme qui n’a plus peur, parce que j’ai reconnu mes limites et les ai confiées à plus grand que moi, alors j’ai plus de chances de donner courage et confiance autour de moi.

L’aventurier Henri de Monfreid a eu cette phrase admirable sur Teilhard de Chardin :   

« Les pires devinrent meilleurs, réhabilités à leurs propres yeux par la généreuse confiance que leur accorda cet homme. »

Au quotidien, nous sommes bien loin de savoir ou pouvoir aider tous les Monfreid de nos entreprises, et il faut parfois en remplacer quelques ­ uns.

Mais la vraie joie au travail, c’est celle-là : un collaborateur qui se révèle, une équipe qui s’avère capable de franchir des barres de plus en plus hautes, et qui devient bien meilleure que son capitaine…

La figure de grands dirigeants d’entreprise peut nous aider.

On se contentera d’en citer deux aujourd’hui disparus, qui se sont succédé pour faire de Lafarge un des grands groupes cimentiers mondiaux : Marcel Demonque et Olivier Lecerf.

Le premier reconnaissait ses propres « fautes d’autorité » :

« Un commandement fort ne peut et ne doit donc s’exercer que dans la plus profonde humilité intérieure.»


Olivier Lecerf répétait que « la légitimité des dirigeants, c’est le pouvoir de servir » .

Ces deux « dirigeants serviteurs » ont marché avant nous, et loin devant nous.

Mais nous sommes invités, dans la paix et avec toutes nos limites, à suivre encore ce chemin.
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