L'ESSENTIEL AU COEUR DE L'IMPORTANT "Le sens éthique est l'ultime intelligibilité de l'humain." (Emmanuel LEVINAS) Vous trouverez sur ce site plus de 2000 textes de réflexion sur le Management des Ressources Humaines et l'Ethique. Comment concilier
HUMILIATION
Faute de moyens, un jeune chômeur de 22 ans, habitant Laon, dans l'Aisne, s'est vu contraint, la semaine dernière, de creuser lui-même la tombe de son père.
Un arrangement avec le marbrier pour réduire la facture.
"C'est honteux", a dit un ami qui a creusé avec le démuni.
"Ce n'est pas un esclave !", s'est indigné un proche de la famille.
L'entrepreneur, un homme de métier au bord de la retraite, a expliqué que "ce n'était pas un cas isolé". Et d'ajouter : "Voir des gens qui se retrouvent dans la difficulté au moment de payer les obsèques, cela arrive une fois tous les quinze jours en ce moment. Alors qu'autrefois c'était trois ou quatre fois par an."
La précarité mine et ronge : la société qui la déplore comme l'individu qui en souffre. Le jeune homme sans ressources, qui n'a pu avancer que 80 des 1012 euros requis, a choisi de porter son cas devant quelques médias : "J'ai été choqué, mais je voulais le faire, pour que cela n'arrive pas à d'autres."
Un appel public, comme pour gagner en dignité.
Un besoin d'expression, comme pour effacer la marque de l'humiliation.
On les voit beaucoup sur des pancartes, ces temps-ci, les mots dérivés des formes modernes du sentiment d'humiliation. "On nous méprise", ressent un salarié menacé d'une perte d'emploi. "Je ne suis pas une marionnette sans fil", se convainc un SDF des berges du canal Saint-Martin.
Et résonnent encore ces slogans anti-CPE, d'une génération qui exprima hier le refus de se sentir "jetable".
Le besoin de reconnaissance, revient sans cesse dans la discussion.
D'où vient ce sentiment furieusement contemporain, qui touche au plus profond de l'être, à son identité ? Il y a plus de deux siècles, la Révolution avait coupé court avec ce ressenti violent en abolissant les privilèges. Or voici que l'homme moderne, démocrate et citoyen, se sent à nouveau humilié.
Par qui ? Par quoi ? Les temps ont changé.
Hier, dans les sociétés de production, ils étaient ceux de la domination classique d'un homme par un autre ou d'un groupe par un autre.
Aujourd'hui, ils sont ceux de l'exclusion dans la société de marché et de consommation.
Dans cette société "fluide", mondialisée, virtualisée, les repères éclatent, les frontières s'effacent, les liens se distendent et se "superficialisent".
On s'éloigne d'autrui, on s'inscrit moins dans la durée.
Et si l'on n'y prend garde, la pente est celle de l'indifférence et du désengagement.
L'individu apparaît de plus en plus isolé, fragilisé, pour ainsi dire "excluable".
Et il en a durablement conscience.
Dans le même temps, l'étau des normes et des contraintes collectives (la religion, la famille, l'école) se desserrant, la responsabilité individuelle est magnifiée.
Dans chaque secteur de la vie, l'individu se voit confier la responsabilité de son destin.
Chacun est sommé de faire son chemin.
Or "confronté à l'incertain, aux décisions personnelles, aux choix de vie et engagements, l'individu est déstabilisé, dérouté. Il souffre", notait Alain Erhenberg (La Fatigue d'être soi, Odile Jacob, 1998).
Cela laisse des traces : une société fondée sur la sollicitation permanente de soi provoque facilement des dépressions, un affaiblissement de l'estime de soi, une fragilité, qui ouvre la porte au sentiment d'humiliation.
Un geste, un regard, une parole...
Le sentiment est à son comble quand survient la chute, ou quand naît seulement sa peur.
Quand vient aussi le temps de ne plus pouvoir consommer dans une société qui invite perpétuellement à le faire.
"Que possède-t-on lorsqu'on n'a rien que soi-même ?", questionnait Hannah Arendt.
"(Voici) un problème majeur pour comprendre les formes d'humiliation dans les sociétés individualistes centrées sur le soi", estime la sociologue Claudine Haroche, dans un ouvrage codirigé avec Yves Déloye, professeur de science politique (Le Sentiment d'humiliation, Editions In Press, 2006).
"L'être et l'avoir tendant à être indistincts, écrit-elle, "montrer ce que l'on a", c'est donc montrer "ce que l'on est"."
Alors, évidemment, si l'on n'a plus rien...