PETITE ANTHROPOLOGIE DE LA SOCIÉTÉ FRANCAISE (3)
Vous trouverez ci-dessous une synthèse des articles que j’ai déjà publiés sur notre société contemporaine, sur le monde qui nous entoure.
Ce monde qui se présente comme un grand chantier, ce monde où se mettent en application les découvertes des sciences, les progrès de la civilisation, ce monde est incapable de rendre l’homme vraiment heureux.
Autour de nous, de nombreuses personnes se plaignent de plus en plus de mal-être, de souffrance, d’épuisement.
L’origine de ce malaise vient que nous nous reposons pour résoudre nos difficultés sur nos propres forces. Comme si on pouvait à soi seul, faire face à l’immensité de sa tâche.
Il me semble également qu’aujourd’hui, c’est le sentiment de n’être pas reconnus, de n’être comptés pour rien qui fait désespérer beaucoup de gens.
Dans cette anthropologie de la société française, nous tenterons d’analyser les causes de ce malaise.
Certains articles peuvent paraître redondants, mais ils ont été rédigés sur un an, en fonction de l’actualité : le lecteur voudra bien me pardonner.
LA CRISE DE L’AUTORITE
La crise de l’autorité traverse aujourd’hui l’ensemble de notre société.
Ce qui est en cause avec l’autorité, c’est la question de la transmission et de sa légitimité. Il faut que la personne qui exerce l’autorité soit légitime. Aujourd’hui, le pouvoir légitime n’est plus soutenu par une instance extérieure, qu’elle soit institutionnelle ou sociale.
L’individu moderne s’inspire et s’alimente du désir d’auto-construction.
Il construit son propre sens.
Nous assistons à un processus extrême d’individualisation.
L’idée moderne est de considérer maintenant le sens reçu comme un sens qui enferme.
Or, la Tradition a montré combien il est possible à la fois de recevoir et de créer dans bien des domaines de la vie.
La modernité est de considérer comme antinomique le fait de recevoir et de créer.
Quand on se construit en ne cherchant à ne recevoir de rien, on est très seul, ce qui peut mener à une vie de souffrance.
La liberté cultivée dans l’hédonisme cache souvent une angoisse très présente.
Le constat semble impitoyable : l’autorité s’effondre partout, et notamment dans notre monde développé. Crise profonde qui éclate au grand jour dans les institutions politiques, l’école, la justice.. Elle vient même se nicher jusque dans la famille, dont le modèle hérité a connu ces dernières décennies de nombreux chambardements. A vrai dire, partout où les hommes vivent ensemble, la rupture est là, manifeste.
1. Mais qu’est-ce que l’autorité ?
L’autorité n’est pas à confondre avec le pouvoir ou avec la contrainte, elle n’est pas « tout ce qui fait obéir les gens ».
L’autorité n’ordonne pas, elle conseille, elle guide, elle oriente. Il ne faut pas la confondre avec l’ordre : l’ordre peut régner sans autorité, la coercition lui suffit.
L’éloge de la toute puissance de la volonté et de la liberté de l’individu, le règne moderne de la subjectivité s’accommodent mal des figures d’autorité.
L’autorité est le pouvoir d’obtenir, sans recours à la contrainte, un certain comportement de la part de ceux qui lui sont soumis.
L’autorité c’est la capacité d’obtenir l’obéissance sans recourir à la force.
L’exercice de l’autorité suppose un consentement de celui sur qui elle s’exerce, donc, de sa part, une reconnaissance de la personne dont émane l’autorité. L’autorité implique donc une relation librement consentie. Elle rejette la contrainte, la pression, l’intimidation ou la menace. Tout se passe comme s’il y avait, dans l’autorité, un caractère naturel, une forme d’évidence.
L’autorité, du latin auctoritas, se rattache par sa racine au même groupe qu’augere (augmenter). L’autorité est donc le moyen de « tirer vers le haut », de « tirer le meilleur de chacun ».
Cela suppose la confiance. Une confiance qui ne peut naître que d’une certaine crédibilité. En conclusion, celui qui exerce l’autorité doit non seulement avoir la compétence technique, mais détenir l’épaisseur morale, l’intériorité nécessaires à cet exercice. L’autorité ne se confond pas avec le pouvoir. Une autorité qui n’est pas reconnue n’est pas une autorité. L’autorité n’est pas réductible à une technique, elle se construit chaque jour.
L’autorité est indispensable à la vie en société et doit jouer son rôle de lien, notamment entre les générations.
2. Mais comment a évolué l’autorité ?
La crise de l’autorité est venue de 2 renversements :
L’homme de la tradition recevait le sens.
Avec le siècle des Lumières, naît un individu libre de penser seul - ce qui est un bien - mais aussi libre de contester la coutume, les anciens, les croyances collectives. Ce qui faisait le lien social s’étiole, en même temps qu’est brisée l’idée d’une continuité. C’est à l’avenir, et non plus au passé, à la tradition qu’il faut se référer. Ce premier renversement n’a pas été sans trouble.
Ce premier renversement est accentué avec la crise mai 1968. La société française s’engage dans la « seconde révolution française » : individualisme, égalité des sexes, remise en question des institutions : Etat, famille.., contestation des instances qui donnaient le sens, libéralisation des moeurs...
La conscience moderne aspire, plus que jamais, à la liberté de penser, à l’autonomie de l’agir ; elle a le goût de la concertation et de la co-responsabilité. La croyance dans le progrès s’est installée, et a fait son œuvre pendant quelques temps. La crise de l’autorité est venue avec l’élévation du niveau de connaissance de la population. Les gens sont désireux de mieux connaître les règles qui vont s’imposer à eux. Cette plus grande maturité est un phénomène positif. Il y a parallèlement, et c’est plus inquiétant, l’érosion de la solidarité nationale, une crispation des différents groupes sociaux sur leurs petits avantages acquis. On ne peut qu’être préoccupé par cet égoïsme, ce scepticisme, cette pensée désabusée, refusant les réformes et ne retrouvant aujourd’hui un semblant d’unité que pour descendre dans la rue.
Deuxième renversement avec la crise récente et à la panne du désir d’avenir. Les gens désormais ne croient plus aux bienfaits de la modernité.
Avec la mondialisation, la crise profonde des systèmes d’éducation, le sida, la pollution, le sang contaminé, la vache folle, les catastrophes climatiques.... se dissipe l’illusion que les progrès scientifiques parviendraient pour l’essentiel à améliorer la condition humaine.
Le scientisme du 19ème siècle s’effondre.
La crise des idéologies (chute du mur de Berlin), la crise des raisons de vivre créent l’homme de la relativité et de l’incertitude.
Alors, sur quoi fonder l’autorité, quand ont disparu à la fois la nécessité de la continuité et la confiance dans l’avenir ?
La crise centrale de l’autorité aujourd’hui n’est pas tant l’absence de l’autorité elle-même que la multiplication des autorités rivales. La confusion guette et l’autorité revient sous une forme dévoyée : l’autoritarisme.
LA CRISE DES POUVOIRS
Dans notre société, c’est la fonction symbolique du pouvoir comme pôle de référence assumant des orientations et des choix clairs, permettant à chacun de se situer, qui est mise en cause.
N’ayant plus de vis-à-vis solide auquel il puisse faire face, ni de collectif intermédiaire protecteur, nos contemporains sont placés dans des situations paradoxales : ils sont renvoyés à eux-mêmes et rendus responsables de la réussite ou de l’échec d’orientations confuses, souvent incohérentes et mal assumées.
Le collectif se délite et les rapports sociaux dégénèrent en rapports
« interindividuels » où le face-à-face ne parvient plus à se distancier et à se réguler en référence à une instance tierce permettant un désinvestissement salutaire.
Sont ainsi créées des conditions favorables à l’expression débridée des affects et des pulsions. D’où l’origine de la violence que l’on voit monter autour de nous.
Ce qu’on dénomme le « mal-être » est révélateur de cette « psychologisation » des rapports sociaux, symptomatique d’une crise des pouvoirs et des institutions qui ont de plus en plus de mal à assumer leur rôle. Et les thérapies en tout genre forment une sorte d’infirmerie sociale et d’accompagnement à cette crise dont nous n’avons pas fini de subir les effets.
Les difficultés actuelles du management sont révélatrices de ce phénomène qui engendre un mal-être existentiel et social que la croissance économique ne pourra pas, à elle seule, dissiper.
LA CRISE DE LA FAMILLE
Aujourd’hui, plus de 40% des naissances sont extra-conjugales.
En vingt ans, le nombre de mariages a baissé de 45% alors que celui des enfants vivant dans un foyer monoparental a augmenté de 63%.
Le divorce, concerne aujourd’hui près d’un mariage sur deux.
La première conséquence de cet état de fait est l’affaiblissement du rôle du père, pourtant indispensable à la construction de la personne, avec tous les dangers que comportent l’indifférenciation des statuts et la perte des repères identitaires, notamment l’autorité et l’obéissance.
L’enfant est devenu l’objet de toutes les sollicitudes au point que cette surprotection le prive du sens du réel et de l’épreuve qui l’incitera à prendre sa vie en mains.
Et, paradoxalement, à l’opposé du désir affiché par le législateur de ne pas s’immiscer dans la vie du couple, du désir de l’individu de vivre libre et sans contrainte, on assiste en réalité à une véritable judiciarisation des relations familiales. Chaque année, en cas de séparation des parents, le sort de près de 20% des enfants dépendent des juges !
On ne mesure pas assez les évolutions qui se passent sous nos yeux : la famille de demain ressemblera de moins en moins au modèle « papa - maman - enfants ».
Voué à disparaître ce schéma sera remplacé par des foyers recomposés, parfois plusieurs fois. Le couple lui-même ne suivra plus une norme fixée par la bonne morale ou par une exigence sociale et religieuse.
Chacun fera ce qui sera bon pour sa personne.
On trouvera des ménages stables mais ne partageant pas le même toit, ou d’autres vivant dans le même appartement mais de manière très indépendante, avec d’avantage de sphères d’autonomie. Finis, le lit conjugal, la baignoire commune. Ils prendront même de moins en moins leurs repas ensemble, chacun ayant à cœur de s’adonner à ses activités personnelles ou professionnelles.
Cette individualisation croissante ne va pas aller sans heurts. Alors qu’ils sont de plus en plus stressés par leur avenir, les enfants trouveront moins de réconfort et de repères dans ces familles à géométrie variable, ce qui risque de les fragiliser.
La nouvelle organisation des foyers influera aussi sur l’ensemble de la vie sociale : chacun voudra se construire son propre univers, la société va se fragmenter. Les individus auront besoin de se regrouper en microcommunautés autour de leurs passions personnelles.
Paradoxalement, pour éviter de vivre dans ne société totalement atomisée, nos jeunes seront de plus en plus en quête d’un bien-être personnel.
LA CRISE DE L’EDUCATION
Des collèges jésuites du XVIè siècle aux lycées de la IIIè République, c’est l’enseignement qui a assuré la transmission du patrimoine culturel et la pérennité des valeurs morales qui fondaient le lien social.
Or, dans les années 1960, l’enseignement a subi de plein fouet les effets de l’esprit du temps et d’un nouveau conformisme, l’impact d’une critique radicale par une école sociologique qui a détruit la confiance de la société et sapé l’estime que les enseignants avaient pour leur métier. Ils pensaient travailler à la démocratisation et pour la promotion sociale ; on les assurait qu’ils concouraient à la reproduction d’une caste. Ils s’imaginaient diffuser des valeurs universelles : on leur démontraient qu’ils entretenaient des idées qui perpétuaient la domination d’une classe ; l‘institution s’en est trouvée délégitimée.
Avec ce doute sur l’universalité, nous touchons sans doute à la racine même de la crise qui affecte les valeurs sur lesquelles se fonde la cohésion du corps social ; si ces valeurs n’étaient que celles d’une classe sociale ou d’une civilisation particulière, sur quoi édifier un socle commun ?
Un mélange de suspicion et d’esprit critique fait aujourd’hui le fond de l’esprit public et règle toutes nos relations, par exemple avec la politique. Il n’encourage guère le citoyen à sacrifier ses aises, son confort à l’intérêt général ou à des valeurs réputées supérieures.
UNE SOCIETE EN PANNE DE TRANSMISSION
Ce que les Arrières Grands Parents ont transmis aux Grands Parents, ce que les Grands Parents ont transmis aux Parents, les Parents ne le transmettent plus à leurs enfants.
Nous vivons une fracture historique.
Les plus grandes difficultés rencontrées dans notre Société ne viennent pas seulement des « accidents » de la vie familiale : familles éclatées, enfants dispersés... Elles viennent aussi de nos inhibitions qui nous font redouter d’« influencer » les jeunes dans leur liberté personnelle.
Nous croyons que le silence sur les valeurs que nous avons reçues, manifeste un plus grand respect de la liberté. Nous oublions aussi combien ce silence, augmenté du silence sur les repères moraux de la vie, conditionne des jeunes libertés plus qu’une parole authentique.
Alors que beaucoup de Parents sont soucieux, jusqu'à l’anxiété, d’équiper le mieux possible leurs enfants pour l’avenir, ils prennent un peu vite leur parti de ce qui constitue la meilleure chance de réussir leur vie.
Ils choisissent de ne pas leur faire découvrir :
· Qui fonde la dignité de la personne humaine
· Ou est la source du vrai Bonheur
Nous ne pouvons transmettre que ce que nous avons reçu.
Quel drame pour les générations futures ! !
Quelle lourde responsabilité pour notre génération ! !
LA CRISE DU LOGEMENT
Ils poussent par paquets de quinze ou vingt, ces lotissements de maisonnettes.
Chacun chez soi, dans son domaine qui parfois n’excède pas les six cents mètres carrés. Les villes s’éclatent partout, en mille et mille miettes de maisons sans génie, de façades et de toitures sans lien avec le goût ancestral des contrées où elles poussent comme du chiendent.
C’est la France ni urbaine, ni rurale, annonciatrice des temps futurs d’une nation où le rêve commun est de constituer des donjons mentaux derrière les haies de thuyas d’où s’échappent les nuages des barbecues et, dès onze heures du matin, les effluves d’apéritif.
Une France du claquemuré. Le prix des logements qui devient hors de portée et aussi l’insécurité des quartiers populaires ont fait fuir vers ce qu’ils croient être la campagne des millions de Français.
Ils ne demandent rien à personne, sauf au banquier d’être souple pour le remboursement de prêts excessifs. Ces habitants, on ne les voit pas : partis tôt le matin, enfermés le soir. Le jardinet est l’unique patrie, la commune une adresse, l’école un dû, la télévision le lien avec le monde extérieur. On ne les voit pas se promener.
A vingt heures plus personne ne bouge.
Ces villages, qui n’en sont plus, vont transformer la France en une Amérique pauvre et sans repères.
Parmi les difficultés que rencontrent les familles, le logement est sûrement un problème majeur.
Notre pays connaît aujourd’hui une crise profonde du logement.
Son coût conduit trop de familles à un éloignement de leurs lieux de travail, source d’épuisement et de déstructuration. L’accès à la propriété reste souvent un rêve inaccessible.
Les logements sociaux sont trop peu nombreux, pas toujours habités par ceux qui y
auraient droit ou alors isolés dans des quartiers sans mixité sociale.
La séparation des couples et la recomposition des familles augmentent les besoins.
Au-delà des difficultés techniques considérables pour résoudre cette question, le logement doit être, pour l’État, une priorité politique essentielle.
Il n’existe pas de bonne économie sans le respect des personnes et le logement est une priorité.