L'ESSENTIEL AU COEUR DE L'IMPORTANT "Le sens éthique est l'ultime intelligibilité de l'humain." (Emmanuel LEVINAS) Vous trouverez sur ce site plus de 2000 textes de réflexion sur le Management des Ressources Humaines et l'Ethique. Comment concilier
RÉFLEXION SUR LA CROISSANCE
Une croissance économique continue est-elle compatible avec une gestion responsable des ressources de notre monde ? Quelles voies existe-t- il pour un développement durable et solidaire de la planète ?
Nos sociétés sont de plus en plus conscientes de la nécessité de préserver les ressources naturelles de la planète et de promouvoir de nouvelles formes de développement ; par ailleurs, on parle sans cesse de relancer l’économie par la croissance et la consommation. N’ y a t - il pas contradiction entre les deux ?
Ces questions reflètent toutes les revendications écologiques liées aux innombrables atteintes à l’environnement, telles que le trou d’ozone, la pollution des fleuves et lacs, etc., les inquiétudes sur le rythme du développement et la prise de conscience de la nécessité du développement durable qui est un concept presque constitutionnel de l’humanité avec les sommets de Rio en 1992 et de Johannesburg en 2002.
C’est important que l’opinion publique mondiale se rende compte que la croissance économique, l’accumulation des biens au Nord ou au Sud, globalement, n’est pas l’objectif en soi.
Le monde n’avait pas cette conscience idéologique en 1950. C’est nouveau et cela peut faciliter un indispensable changement de cap, mobilisant non seulement les Etats mais toute la société.
Pourtant il faut être plus nuancé. Périodiquement au cours de son histoire, l’humanité a été prise de vertige devant le risque d’épuisement de ses ressources, qu’il y ait un écart entre le nombre des bouches à nourrir et les ressources disponibles.
C’est la grande préoccupation de Malthus : limitons la croissance démographique sinon il n’y aura plus assez pour chacun.
Ce qui est frappant dans ce que nous vivons, c’est l’appel implicite à un changement de civilisation : on s’est rendu compte que l’idée du développement économique sur lequel on vivait était extraordinairement étroite et insuffisante. Quand on a commencé à parler de développement en direction des pays pauvres, c’était au début des années 50. Le modèle de développement voulu, délibéré, organisé d’alors était inspiré surtout du modèle soviétique, la planification quantitative.
On pensait : « Produisons plus, le gâteau étant plus grand, il y en aura plus pour chacun. »
Et on se contentait de cela. On se rend compte aujourd’hui combien c’est insuffisant.
Sortir de l’endettement
Une autre insuffisance dont on se rend à peine compte maintenant : au cours des 25 dernières années, dans beaucoup de pays d’Europe, on a cherché la solution à nos problèmes dans l’endettement, dans les déficits publics.
Beaucoup d’économistes appelaient cela keynésianisme ; c’était une vision dévoyée de la pensée de Keynes ; elle était fondamentalement contraire à l’approche du développement solidaire et durable qui invite à ne pas reporter nos problèmes sur les générations suivantes.
La prise en compte de l’homme dans l’économie implique que nous n’imposions pas dès maintenant aux générations qui nous suivent, celles de nos enfants que nous éduquons mal et souvent maltraitons, le poids du remboursement de nos frivolités d’aujourd’hui.
En France, en ce moment, le seul remboursement de la dette que nous avons accumulée au cours des 25 dernières années absorbe l’ensemble de l’impôt sur le revenu.
Les Français trouvent cet impôt trop lourd et pourtant, il passe entièrement à rembourser la dette.
C’est malheureux pour nous aujourd’hui mais inacceptable pour la génération qui nous suit.
Si nous continuons à faire cela, nous allons leur livrer un univers rétréci.
Au lieu de pouvoir dépenser plus pour préparer leur propre avenir, pour être plus généreux à l’égard du reste du monde, pour faire face aux charges de santé liées au vieillissement de la population, pour payer nos propres retraites, ils devront se serrer encore plus la ceinture pour faire face aux dettes que nous leur léguons.
Comme nous savons dès maintenant qu’ils devront faire face à ces charges de vieillissement de la population, nous devrions leur léguer une situation financièrement équilibrée.
Allier croissance, cohésion sociale et préservation de l’environnement
Derrière la revendication du développement durable, il y a la perception du fait que l’économie doit être humanisée, soucieuse d’améliorer la condition des hommes d’aujourd’hui et de demain, qu’elle doit être rendue compatible avec la cohésion sociale et la préservation de l’environnement.
Ceci a été très bien illustré par le rapport de la commission de Mme Brundtland, Premier ministre de Norvège, publié dans les années 80. Le rapport disait que l’économie au lieu d’avoir un seul moteur, la croissance et l’accumulation des biens, doit avoir ces trois moteurs :
· la croissance,
· la cohésion sociale,
· la préservation de l’environnement et des générations futures.
L’économie devient comme une troïka. Le problème est que les trois chevaux tirent à hue et à dia ! Il faut de la croissance mais elle doit être limitée pour préserver les hommes d’aujourd’hui et de demain, il faut préserver l’environnement mais aussi il faut produire assez car le problème de la pauvreté est à affronter dès aujourd’hui.
Il faut donc aller vers une conception, une approche de l’économie plus complexe, intégrant plus profondément le souci de l’homme d’aujourd’hui et de demain.
Beaucoup de gens par idéologie commencent à dire qu’il n’y a qu’à ne plus croître, c’est la croissance zéro : on se retire quelque part avec quelques chèvres.
Mais le monde nous a été donné comme une création à continuer, et nous avons à faire face à l’humanisation du monde, ce qui passe par le développement pour pouvoir mener le combat contre la pauvreté.
La pollution majeure, c’est la pauvreté à travers le monde.
De ce fait, le monde doit croître quantitativement, ne serait-ce que pour faire face au problème immédiat de la pauvreté chez nous et ailleurs. Il y a là une ligne de crête à adopter.
On vous dira : croître, d’accord, mais le moins possible. Où est la limite ?
La limite est difficile à trouver. Ce qu’on sait, c’est qu’à partir d’un certain niveau de faiblesse de la croissance, la cohésion sociale est très dangereusement remise en cause.
En France par exemple, le taux de croissance qui peut être maintenu sans déchaîner l’inflation se situe autour de 2,25%.
Si nous voulions bien préparer l’avenir, mieux financer nos propres retraites – puisque nous allons vivre 90 ans au lieu de 60 quand on a créé le système des retraites en France –, si nous voulons faire face aux dépenses de santé qui croissent de manière extraordinairement rapide, il nous faudrait croître autour de 3%.
Or dès que la croissance régresse autour de 1,5%, cela commence à tanguer, l’Etat est tenté de faire n’importe quoi pour la stimuler, par exemple stimuler sa propre consommation pour donner l’impression qu’il fait des choses mais c’est alors sur le dos des générations qui suivent.
Si donc la croissance n’atteint pas un étiage minimum, on n’arrive pas à faire face aux problèmes de la cohésion sociale, de la paix sociale.
Cela montre que dans les sociétés complexes contemporaines, il faut arriver à ce réglage, mais surtout, pour cela, à susciter une profonde prise de conscience de la société.
On se convainc facilement qu’il faut cesser de mettre du poids sur les épaules de la génération qui nous suit, qui est déjà très maltraitée et qui est la victime de la principale injustice de notre pays, mais cela n’est possible qu’au prix d’une beaucoup plus grande discipline de gestion de l’Etat, qu’il faut aider la société à mieux comprendre.
La consommation n’est pas l’unique moteur de la croissance
La question est de savoir comment sortir de cette équation trop étroite croissance/consommation qui n’est en fait pas exacte.
Il y a d’autres moteurs de la croissance : les investissements dans la préparation de l’avenir, le soutien aux pays pauvres – quand nous les soutenons, ils achètent nos produits, un cercle vertueux de développement se met en place.
Ce n’est pas de la théorie pure, l’exemple de l’Irlande le montre. Quand l’Irlande est entrée dans l’Union européenne, nous l’avons soutenue vigoureusement et elle qui était le pays le plus déshérité est maintenant le pays le plus riche par tête d’habitants, sa prospérité nourrit notre prospérité.
On pourrait dire des choses analogues de l’Espagne.
C’est vers ces modèles de croissance qu’il faut aller, concilier plus d’esprit de solidarité, de frugalité avec plus d’audace dans une approche plus mondiale des problèmes qui se posent chez nous dans les étroites équations de nos politiques nationales.
Ce modèle de développement économique est compatible avec les ressources de la planète mais il passe par une gestion responsable de ces ressources.
Il est irresponsable de gérer certaines ressources de la planète comme nous les gérons aujourd’hui : bien sûr on gagne beaucoup d’argent, en vendant le bois des forêts de l’Himalaya, du bassin du Congo ou de l’Amazonie, mais c’est irresponsable, nous ruinons l’avenir de ces pays et nous en voyons déjà les conséquences écologiques.
La voie du développement durable passe par l’organisation d’une solidarité mondialisée.
On dit développement durable et solidaire, mais en réalité, on devrait dire développement durable parce que solidaire.
Notre génération, celles qui nous suivent sont appelées à gérer ce monde, il faut qu’elles soient ambitieuses et acceptent de prendre des risques.
Il est essentiel de ne pas décourager les jeunes, écrasés par les complexités, l’incompréhensibilité du monde.
Nous les effrayons, nous leur disons trop que tout est corrompu, que le monde est fini.
Non, le monde commence à peine, nous avons à le prendre en main, les générations qui nous ont précédés ont été dans des situations qui n’étaient pas plus claires que celles que nous affrontons aujourd’hui.
En dehors de la sagesse humaine, nous avons une espérance, il faut y aller, on n’a pas le choix !
En se souvenant que la véritable espérance se vit dans la fraternité.