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UNE SOCIÉTÉ PLUS JEUNE

UNE SOCIÉTÉ PLUS JEUNE








L'homme vit de plus en plus vieux et désire rester jeune le plus longtemps possible.


Quelle société se dessine pour le XXIe siècle ?


Nous assistons à une "juvénilisation" des sociétés. De 15 à 60 ans ou plus, les individus ont à peu près les mêmes désirs.


On ne sait plus quand on cesse d'être adolescent, comme si le mot d'esprit de Hergé, le créateur de Tintin, "les jeunes de 7 à 77 ans", était devenu un programme de vie.

Dans les sociétés traditionnelles, on distinguait l'enfance, temps de l'apprentissage, la maturité, pendant laquelle on travaillait et élevait ses enfants, et enfin la vieillesse. Aujourd'hui, nous assistons à un brouillage de ces trois âges de la vie.

D'ailleurs, pour répondre à son désir de jeunesse, l'individu moderne dispose d'un "nouveau corps", plus grand, plus résistant... Et surtout, la jeunesse s'impose comme un impératif. Elle n'est plus seulement un moment de la vie mais une condition de la survie.

Pourquoi cette valorisation de la jeunesse est-elle profondément ancrée ?

La tendance est apparue depuis longtemps, mais dans des cercles marginaux, chez les artistes, les philosophes... Nietzsche a été le grand prophète de ce phénomène. Le nihilisme qu'il a découvert, c'est-à-dire la réduction de l'Etre à la valeur d'échange, ouvre la voie à des éthiques "jeunes", de la liberté, du jeu...

Quelles peuvent en être les conséquences ?

Cette révolution des valeurs rappelle la querelle des Anciens et des Modernes au XVIIe siècle.

Les Anciens étaient considérés comme un modèle insurpassable qu'il fallait se contenter de copier, selon le processus classique des sociétés : on est initié, puis on devient soi-même un Ancien. Certains esprits éclairés ont alors eu l'idée révolutionnaire que les Modernes étaient plus vieux que les Anciens, qu'ils pouvaient faire mieux qu'eux, et même les évincer, plutôt que les remplacer.

Actuellement, le bouleversement anthropologique des valeurs est comparable : il implique une éviction des ancêtres.

Née au XVIIe, cette querelle avait débouché au siècle suivant, à l'époque des Lumières, sur la notion de progrès historique. Mais, paradoxalement, l'hypervalorisation du présent des fils sur le passé des pères, finit par remettre en cause l'idée même d'un progrès.

Nous vivons une sorte de perpétuel présent, où le futur ne fait plus guère sens.

Il n'y a plus tellement de projet d'avenir, parce que le passé, aussi, n'a plus tellement de signification pour nous.

Tout cela est indissociable d'une crise fondamentale : la crise du père. Or l'élimination du paternel, c'est la rupture de la transmission.

Comment le savoir va-t-il se transmettre dans une telle société ?

On ne va pas apprendre de la même manière. C'est "le" grand chantier du futur.

Chacun reste en position de jeunesse symbolique, ce qui ouvre la voie à l'éducation pour tous tout au long de la vie.

Autrefois, quand un médecin avait son diplôme, il considérait qu'il avait le savoir en poche et se contentait de l'appliquer. Aujourd'hui, c'est impensable. D'autant plus qu'on est souvent amené à changer de métier et à retrouver au quotidien la position de celui qui apprend.

Pendant des millénaires, il n'y a pas eu plus conservateur que l'éducation. Les classes que connaissent encore nos enfants ressemblent étonnamment à celles qu'il y avait dans l'Empire romain ou la Grèce antique.

Aujourd'hui, le changement technologique incessant entraîne une obsolescence très rapide des savoirs.

Non seulement les jeunes sont plus alertes, mais ils fonctionnent en réseau et peuvent constamment déstabiliser l'expérience. Le plus jeune peut souvent en imposer au plus ancien et au plus confirmé. Cela change les rapports sociaux, car la maîtrise du savoir était une pierre angulaire de la domination et l'apanage des élites.

Les problèmes d'autorité ne vont-ils pas devenir centraux ?

Cette évolution conforte la remise en cause de l'autorité, de la tradition, du savoir lié à la condition d'adulte ou de maître.

La carence du père dans les sociétés actuelles pose un énorme problème pour l'éducation des enfants : dans un tel monde, il n'y a plus de fondement de l'autorité.

Et quand les systèmes classiques d'autorité ne fonctionnent plus, on voit apparaître des parodies d'autorités excentriques ou pseudo-charismatiques, soit des reconstitutions plus ou moins authentiques d'autorités dites traditionnelles, qui passent souvent par une relecture idéologique des traditions, comme le fondamentalisme.

Nous courrons le risque d'aller vers des systèmes de type ultra-répressifs, technologico-répressifs, fondés sur une conception panoptique de la domination : des pouvoirs aux mille yeux et aux grandes oreilles.

Le risque, quand l'autorité s'effondre, c'est que la surveillance la remplace.

Cette société immature n'est-elle pas plus créative ?

La créativité est devenue un phénomène de masse. Elle est au coeur même de l'économie. Les chefs d'entreprise se vivent comme des créateurs. Songez à ces grandes entreprises des technologies de l'information qui ont été fondées par des jeunes gens de 20 ans au fond de garages, et qui sont maintenant dominantes dans le monde. Elles sont nées avec cet esprit "artiste" de création.

C'est une généralisation très positive de l'expérience des artistes ou des scientifiques, qui ne cessaient jamais d'apprendre et de découvrir.

On évolue sans doute vers des sociétés de type plus ouvert, plus passionnantes à vivre, plus agiles, et plus susceptibles d'évoluer.
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