L'ESSENTIEL AU COEUR DE L'IMPORTANT "Le sens éthique est l'ultime intelligibilité de l'humain." (Emmanuel LEVINAS) Vous trouverez sur ce site plus de 2000 textes de réflexion sur le Management des Ressources Humaines et l'Ethique. Comment concilier
UNE SOCIETE QUI A PEUR DE L’AVENIR
On peut citer la plus fameuse peinture de Gauguin qui s’intitule :
D’ou venons nous ? Qui sommes nous ? Où allons nous ?
Elle date de 1897 et c’est le testament du peintre, avant qu’il tente de se donner la mort, l’année suivante. Il avait fui l’Occident pour chercher un paradis à Tahiti, mais Tahiti était déjà abîmé. En 1891, il s’en alla plus loin encore, aux Marquises, mais l’administration coloniale l’avait précédé. Il n’y avait plus de paradis et il était au désespoir.
Et pourtant, plus prêt de nous, à la fin des années 1960, l’avenir semblait magnifiquement prometteur.
Comme l’écrivait Dickens, « le temps s’écoule vers sa fin et le monde, pour l’essentiel, devient meilleur, plus aimable, plus tolérant et plus encourageant ».
On avait confiance en l ‘avenir.
Mais cette confiance est presque entièrement anéantie.
Après mai 68, curieusement une des étapes de cette perte de confiance a été la chute du mur de Berlin en 1989. L’histoire s’est terminée pour beaucoup. Le rêve d’une transformation radicale de l’humanité s’est dissipée.
En dépit d’un accroissement de la richesse de beaucoup de nos concitoyens, on observe une dépression collective.
Nous voyons la violence augmenter dans nos villes mais aussi dans les campagnes, l’usage de la drogue se répandre notamment chez les jeunes, et dans le monde qui nous entoure, une inégalité croissante entre riches et pauvres, une aggravation de l’épidémie du sida, la menace d’un désastre écologique et, par dessus tout, la montée du terrorisme.
Privée de promesse d’avenir, que peut notre génération du tout, tout de suite, sinon vivre dans l’immédiat ?
La croyance moderne en notre capacité à rendre le monde meilleur s’affaiblit. Le présent est notre nouvel horizon, notre port, notre refuge dans l’océan du temps.
Le seul rôle que nous, les hommes, pouvons jouer serait-il négatif, en suscitant un désastre écologique par notre avidité ?
L’espérance de nos ancêtres était confortée par l’optimisme de la société. La société se croyait sur la route d’un avenir splendide du point de vue matériel.
La société actuelle est passionnante, foisonnante des évolutions qui n’ont jamais connu une telle intensité. On ne cesse de découvrir des choses nouvelles, on peut aller toujours plus vite et plus loin. Si l’on compare la situation actuelle en France avec celle du 19ème siècle par exemple, il est évident que la qualité de la vie a atteint un niveau incomparablement plus élevé et cela est très positif. On a des possibilités immenses en matière de loisirs et de vie intellectuelle. On se sent parfois très heureux, mais il n’est pas sur que cela ouvre obligatoirement au véritable sens des choses.
Parallèlement, notre société confine souvent les uns et les autres dans un individualisme inquiétant.
L’individu est roi et, de ce fait, le tissus social est éprouvé : le milieu professionnel est très dur, le réseau associatif riche mais de portée communautaire limitée et la cohérence de la famille de plus en plus perturbée.
Il faut se débrouiller tout seul pour trouver sa vérité, pour s’affronter aux autres, pour être le meilleur ! !
Nos contemporains souffrent souvent, et par la force des choses, de changements rapides qui peuvent être source de profonde déstabilisation. La perception historique est très chahutée par la rapidité de ces évolutions tant au niveau des faits que des mentalités.
Au 20ème siècle, la conscience individuelle a fortement progressé. L’aspect positif de cette évolution, c’est l’émergence d’un sujet libre, mais l’aspect négatif, c’est le risque d’enfermement sur soi, d’isolement à l’intérieur d’un groupe, voire d’angoisse. Or tout homme ou toute femme n’est heureux que dans la mesure où il peut éviter le repli sur lui-même et vivre des relations ouvertes avec les autres. Toute source de repli génère toujours beaucoup d’insatisfaction.
Nous sommes également aux prises avec la logique économique et commerciale ambiante. Nous vivons des transformations radicales. Nous sommes témoins et nous participons à des mutations profondes qui nous engagent à imaginer du nouveau. Les fondements structurels de notre société sont profondément troublés.
Deux tendances majeures se dessinent : l’impérialisme de l’économique et du bien-être matériel, et la prééminence du plaisir immédiat qui enfuit le sens.
Or, la puissance de l’argent et l’idéal d’une consommation toujours accrue ne sont sûrement pas des valeurs motrices.
De plus en plus de personnes sont traumatisées par la vie et par le désordre ambiant. Cela se manifeste par un énorme besoin d’être reconnu.
Dans l’avenir, nous serons confrontés à des questions de fond et il sera nécessaire de posséder des références fiables et des valeurs profondes.
Les germes de mort semblent partout présents dans notre société. Un nuage de mélancolie s’étend autour de nous. Il y a un contraste énorme entre les formidables conditions de sécurité que nous vivons - augmentation de notre espérance de vie, progrès foudroyants de l’efficacité de la médecine - et l’angoisse qui se répend.
Nos compatriotes semblent perdus et désorientés. Pourquoi ?
Nos sommes face à une véritable entreprise de démolition de toutes les valeurs faisant appel au devoir, à l’effort collectif, au respect de soi et au respect des autres.
Aujourd’hui, rares sont ceux prêts à tout donner sans rien demander.
Le travail n’est plus considéré comme la seule et unique source d’enrichissement et d’ascension sociale, la valeur fondatrice de la société.
L’individualisme, le règne de l’argent, le chacun pour soi : une société où seuls les loisirs comptent et détournent beaucoup d’entre nous des valeurs d’effort et de réflexion ; une société qui se contente d’être matérialiste, d’où l’esprit est absent et qui donne comme but suprême l’accumulation rapide et immédiate de biens de toutes sortes ; une société où l’acte de vie le plus important est l’acte d’achat ; une société qui perd ses racines et une partie de son âme ; une société où on ne peut plus parier sur l’avenir, croire au progrès, à l’amélioration progressive du plus grand nombre.
Débarrassé de ses racines, l’homme actuel devient seul, seul comme créateur de sa propre histoire et de sa propre civilisation, seul comme celui qui décide de ce qui est bon et de ce qui est mauvais.
Désormais seul esprit de l’univers, l’homme perd donc les repères, le Repère, qui lui permettent d’établir une échelle de valeurs, des règles de conduite morale.
Or, un homme se juge d’abord et avant tout par la valeur de son comportement quotidien, par sa capacité à l’effort et au dépassement de lui-même.
Nous assistons à une crise anthropologique sans précédent. C’est l’homme comme tel qui devient nouveau, tel qu’il appartient à la planète, tel qu’il se situe en rapport avec son environnement social et naturel. Est nouveau le rapport de l’homme à ces réalités fondamentales que sont le corps, la terre et bien sûr la mort.
L’homme change aujourd’hui d’une façon fondamentale, sans que cela se voie. Nous vivons aujourd’hui une coupure aussi importante que le début de la modernité. Tout se trouve en crise : l’enseignement, le religieux, nos appartenances, nos valeurs...
Il fut un temps où l’homme croyait au progrès.
Il fut un temps où l’homme croyait que la connaissance servirait son progrès personnel.
Il fut un temps où l’homme croyait que la science travaillait à sa libération.
Deux guerres mondiales plus tard, le progrès devint économique. C’était l’époque de l’expansion.
Avec la chute du mur de Berlin, le libéralisme sortit - heureusement - vainqueur mais oubliait parfois que certaines limites sont des garde-fous.
S’ouvrit alors l’ère de la déraison.
Tout ce qu’il est possible de réaliser sera réalisé ; surtout le pire, plaisir oblige.
Nul besoin de valeurs désormais pour agir, les principes entravant l’action.
Le nihilisme s’impose enfin, catalyseur de l’action, et, le devenir étant sans but, ne reste que le présent qu’il faut bien sacraliser.
C’est la victoire du matérialisme, mystique de la régression.
Victoire du postmodernisme où le sens ne semble plus nécessaire.
Dissolution de toute sagesse.
Victoire d’un semblant de liberté où la folie devient la dernière conquête de l’homme.