LE BONHEUR AU TRAVAIL
Comme l’explique Dominique Méda dans un « Que sais-je ? », le statut social du travail n’a cessé d’évoluer au fil des siècles.
Pour les Grecs et les Latins, il était méprisable et donc réservé aux esclaves. Seul, l’otium, le loisir studieux est noble.
Aristote confirme que « le bonheur est une fin qui ne s’accompagne pas de peine, mais de plaisir ».
Avec le christianisme, c’est l’opus qui entre en scène, à la fois acte divin et acte humain, œuvre et obligation.
Au dix-huitième siècle, avec les inventeurs du libéralisme économique, l’accent est mis sur le travail comme facteur de production, mais aussi comme clef de l’autonomie des hommes à travers l’enrichissement personnel.
Au dix neuvième siècle, le travail n’est plus seulement une peine, un sacrifice, mais d’abord une liberté créatrice, celle par laquelle l’homme peut transformer le monde, l’aménager, le domestiquer, le rendre habitable tout en y imprimant sa marque, c’est une œuvre individuelle ou collective qui ne s’accomplira pleinement que lorsque le salariat sera aboli de sorte qu’il n’y aura plus de différence entre le travail et le loisir.
Le vingtième siècle ajoute au travail, facteur de production et essence de l’homme, son rôle de support de la distribution des revenus, des droits et des protections.
Aujourd’hui la perception du travail est complexe.
La charge du travail en France notamment repose de plus en plus sur les âges médians (vingt-cinq - quarante neuf ans) en raison de l’allongement de la durée des études et de la cessation précoce d’activité.
Après cinquante-cinq ans, en France notamment, le taux d’activité est désormais inférieur à quarante pour cent.
Ce segment restreint d’actifs est aussi celui qui est le plus engagé dans des activités concurrentes très consommatrices de temps comme la fondation d’une famille ou l’éducation des enfants.
Aussi n’est-il pas surprenant que l’aspiration persistante à la réduction du temps de travail qui s’est manifestée dans les enquêtes aussi bien par les hommes que les femmes n’est pas justifiée par une revendication de loisirs supplémentaires, mais par le souhait de passer plus de temps avec leur famille, famille (soixante-seize pour cent) qui vient d’ailleurs désormais très loin comme valeur de référence avant le travail (sept pour cent) .
Sans surprise, les enquêtes montrent que plus le travail manque, plus il est ressenti comme une condition indispensable du bonheur.
En revanche plus il est assuré, plus s’exprime le souhait d’équilibre entre les différents temps de l’activité humaine.
En outre plus un pays est développé, moins il accorde d’importance au travail.
En ce qui concerne la relation du travail avec le bonheur, une enquête de l’INSEE révèle que près de la moitié des personnes interrogées considèrent qu’au travail, les motifs de satisfaction l’emportent sur les motifs d’insatisfaction et quarante pour cent estiment qu’ils s’équilibrent.
Une autre enquête de la CFDT fait apparaître que pour un tiers des personnes interrogées, le travail est une obligation, pour quarante-deux pour cent, à la fois une obligation et un moyen de se réaliser, pour vingt pour cent, c’est être utile, et pour cinq pour cent, réaliser un projet, une passion.
Sans surprise encore, plus le travail s’éloigne d’une finalité sociale et moins il comporte de relations directes avec les personnes, des clients ou des usagers, plus il est défini comme une obligation subie.
Thomas Philippon, professeur assistant à New York University complète utilement cette analyse :
« S’il y a bien en France une crise de la valeur travail, elle n’est pas celle que l’on croit. Il n’y a pas de disparition du désir de travailler. Contrairement aux idées reçues, les Français accordent plutôt plus d’importance au travail que la plupart des Européens, et ils sont parmi les premiers à enseigner à leurs enfants à travailler dur. »
La World Value Survey (WVS) est une enquête internationale sur les valeurs et les attitudes des citoyens de plus de 80 pays. Deux questions portent sur la valeur travail :
« Quelle est l’importance du travail dans votre vie ? » et « Est-il important d’apprendre à vos enfants à travailler dur ? »
Ces deux questions ont été posées dans 80 pays, et les résultats sont frappants.
La France est 30 sur 80 pour l’importance du travail, en tête des pays riches, devant les États-Unis et loin devant le Danemark et l’Angleterre.
La France est 47 sur 80 pour l’importance d’enseigner aux enfants à travailler dur, une position comparable à celle des États-Unis et du Canada, devant la plupart des autres pays européens.
Par ailleurs, les enquêtes de la Sofres montrent clairement qu’il n’y a pas de disparition du désir d’entreprendre, bien au contraire.
Pour 70 % des Français, les parcours les plus enrichissants sont de créer son entreprise ou d’exercer plusieurs métiers
S’il y a d’un côté un désir de travailler, et de l’autre une volonté d’entreprendre, comment se fait-il qu’il y ait une crise du travail ?
Que l’on interroge les patrons ou les ouvriers, les managers ou les employés, on arrive au même constat : la France est le pays développé où la part des gens satisfaits de leur travail est la plus faible.
Selon une enquête auprès des managers (Global Competitiveness Report 2004), lorsqu’on pose la question : « Les relations entre employés et employeurs sont-elles conflictuelles ou coopératives ? », la France arrive 99 sur 102 pays. Seuls le Venezuela, le Nigeria et Trinidad font pire.
Le point de vue des salariés, lui, apparaît dans le World Value Survey. Parmi les pays d’Europe, la France se classe dernière pour la « liberté de prendre des décisions dans son travail », et avant-dernière pour la « satisfaction dans son travail ».
Les pays où les relations du travail sont hostiles du point de vue des managers sont précisément les pays où les employés sont malheureux.
« Pourquoi, conclut Thomas Philippon, les employés sont-ils malheureux ? Parce qu’ils ne sont pas assez libres de prendre des initiatives et parce que leur travail n’est pas assez reconnu au sein de leurs entreprises. »
Ce désenchantement, ce rejet du travail, a trouvé une forme d’expression extrême dans « Bonjour paresse ! » de Corinne Maier, sous-titré « De l’art et de la nécessité d’en faire le moins possible en entreprise »
Certains ont vu dans ce cri pathétique l’effet d’un environnement singulier, celui d’une entreprise publique, installée dans le confort du monopole, autorisant une sous-utilisation chronique de ses ressources humaines, génératrice d’ennui et de démotivation.
On peut le comprendre davantage comme la manifestation d’un amour déçu, d’aspirations insatisfaites, de bonnes volontés refoulées.
Peut-on s’étonner dès lors que parmi les vingt plus grands pays du monde dans chacun desquels
1 000 personnes ont été interrogées, la France soit le seul dans lequel une majorité substantielle (50 % contre 36 %) n’est « pas d’accord » que « le système de la libre entreprise et de l’économie de marché (soit) le meilleur pour l’avenir ».
Sans doute ne disposons-nous pas des instruments d’observation ni des grilles d’analyse qui auraient permis d’évaluer l’ampleur et la profondeur de cette pathologie.
Mais il suffit d’un peu d’intuition pour s’apercevoir que si de nombreux collaborateurs s’engagent totalement dans le travail et y prennent plaisir, beaucoup d’autres aussi n’y trouvent pas le bonheur.
Les conditions matérielles que l’entreprise est en position de leur assurer peuvent constituer éventuellement une explication de cette frustration. Mais elle n’est pas unique.
Les modes d’organisation et de gestion, le comportement des managers, la hiérarchie des priorités, les préoccupations dominantes, les modes de raisonnement sont aussi en cause.
Et peut-être surtout la conception même de l’entreprise en économie de marché qui prévaut en ce début du vingt et unième siècle est-elle au cœur du problème.
Qu’il l’ait voulu ou non, le devoir d’état du chef d’entreprise est d’améliorer de manière continue et sans répit la performance opérationnelle de l’entreprise.
Sans doute le discours est-il que cet objectif ne peut être atteint qu’avec des employés satisfaits.
Mais cette affirmation relève davantage de la pétition de principe que de l’action effective.
Faire en sorte que chacun se sente heureux au travail n’est pas réellement considéré comme une condition de l’efficacité, mais plutôt comme un résultat que l’on peut attendre du succès de l’entreprise.
Au-delà de cette réalité il est juste aussi de relever une forme de panne de l’imagination face à ce problème.
Ce serait en effet se leurrer que de penser, au moins dans les grandes entreprises, qu’il suffirait que leurs chefs fassent du bonheur au travail leur priorité quitte à en sacrifier d’autres, pour que les choses changent.
Rémunérer correctement le travail, faire fonctionner « l’ascenseur social »,
traiter chacun avec équité, partager les problèmes et les solutions, autant de pistes parmi d’autres qui s’imposent, mais qui se heurtent à la limitation des moyens disponibles et qui exigent une
attention et un engagement des managers à tous les échelons que les actions de formation ne suffisent pas à garantir.
Voir également :
Heureux au travail
"La grandeur d'un métier est peut-être avant tout, d'unir les
Hommes.
Il n'est qu'un luxe véritable et c'est celui des Relations Humaines.
En travaillant pour les seuls biens matériels, nous batissons nous-mêmes notre prison, avec notre monnaie de cendre qui ne procure rien qui vaille de vivre."
Antoine de Saint- Exupéry