LA VIE C’EST LA PEUR ?
Les Français aiment bien leur école.
C'est un sondage qui le dit : 88 % des sondés concernés, élèves âgés de plus de 15 ans et parents d'élèves, en sont satisfaits. Et 32 % même très satisfaits.
Ils en ont aussi un bon souvenir.
C'est un autre sondage qui l'exprime. Et ce souvenir les porte à placer "l'envie d'apprendre" en
tête des valeurs dont ils se souviennent que l'école leur a transmises (pour 50 % d'entre eux), devant "le sens de la discipline" (pour 39%)
Cependant, ces valeurs nobles s'estompent, voire s'effondrent, quand on ne demande plus aux sondés de faire appel à leurs souvenirs, mais lorsqu'on les questionne sur les valeurs qu'à leurs yeux, aujourd'hui, l'école transmet aux enfants qu'elle accueille. "L'envie d'apprendre" chute à 29 %, "le sens de la discipline" à 17 %. Pour faire place à quoi ?... "La peur de l'échec" pour 38 %.
Ainsi, dans l'esprit de bon nombre, l'école, mère des inquiétudes (en fait, essentiellement parentales), forme à la peur d'échouer.
Il y a quelques années, les sociologues François Dubet et Danilo Martucelli avaient exploré les tenants et les aboutissants de l'expérience scolaire, l'évolution du système et du vécu dans celui-ci.
Sur le plan subjectif, ils avaient mis au jour cette inversion des valeurs.
A l'école, appareil de distribution des positions sociales, les objectifs éducatifs sont progressivement passés au second plan.
La massification du système a induit la compétition et un mode de sélection par l'échec scolaire.
A chaque étape, chaque orientation restreint l'univers des possibles.
On quitte moins le système en fonction de la qualification visée qu'en fonction du niveau d'incompétence atteint.
Evidemment, l'épanouissement de l'enfant reste un idéal. On l'avance dans les discours. Mais il n'est que l'alibi au service du véritable objectif - le succès scolaire -, souvent présenté comme secondaire.
Le succès scolaire, c'est l'antidote à la crainte de l'exclusion et de l'échec précoces que fait naître le sentiment d'entrer dans une société qui n'offre pas une place à chacun.
Le problème avec l'école tient dans cette capacité à attirer sur elle tous les rêves de réussite, les utopies. Si le discours à son propos apparaît parfois si négatif, c'est probablement qu'il s'élabore à l'aune de cette image d'institution idéale et d'acteurs idéaux.
Dans le même temps, notaient MM. Dubet et Martucelli, la peur de l'échec ne renvoie pas seulement à la crainte de compromettre l'avenir. Elle est plus encore la crainte diffuse d'être conduit à se mépriser soi-même.
Qui n'a pas vu des élèves à la dérive s'enfoncer dans le silence, quand d'autres, plus bruyants, choisissent la révolte.
La faible emprise parentale renforce le sentiment : nombre de lycéens élaborent seuls leur parcours, et en supportent donc la responsabilité.
L'échec, si échec il y a, renforce un sentiment de culpabilité.
Comme le susurre sans exagération le rappeur Kery James :
"Car la vie, c'est la peur/la peur d'être seul/la peur de ne pas aimer/la peur de mourir/la peur d'échouer (...)/Une peur se greffe à une autre/qui elle-même se greffe à une autre/Et finalement on peut passer toute une vie à avoir peur/Et ça c'est dramatique."
"La grandeur d'un métier est peut-être avant tout, d'unir les
Hommes.
Il n'est qu'un luxe véritable et c'est celui des Relations Humaines.
En travaillant pour les seuls biens matériels, nous batissons nous-mêmes notre prison, avec notre monnaie de cendre qui ne procure rien qui vaille de vivre."
Antoine de Saint- Exupéry