QU’EST-CE QUE PARLER AVEC AUTORITÉ ?
C’est un constat général, énoncé sur le ton de la lamentation ou de la résignation : l’autorité n’est plus ce
qu’elle était.
Elle ne va plus de soi, ni dans la famille ni à l’école, ni dans les institutions sociales.
On pourrait croire, alors, que la compétence a remplacé l’autorité. Mais le savoir, aujourd’hui, s’est tellement spécialisé que la compétence ne concerne désormais plus qu’un domaine fort limité à la fois – ce qui n’empêche d’ailleurs pas les innombrables batailles entre experts.
On peut alors se rabattre sur le charisme, cet avatar de l’esprit prophétique : a de l’autorité, fait autorité quiconque en impose par ses qualités d’expression et son pouvoir personnel d’attraction. Mais dans ce cas, l’abus d’autorité fait tomber de bien plus haut : les victimes de gourous et de personnages charismatiques de tout poil sont là pour nous le rappeler.
Dans la grande majorité des ouvrages consacrés à l’autorité, on affirme comme une évidence qu’autorité va de pair avec obéissance, même s’il s’agit d’une obéissance consentante, sans aucune contrainte.
Aujourd’hui, il semble qu’on n’ait plus envie d’obéir à qui que ce soit.
Chacun se trouve donc renvoyé à sa propre autorité et à sa façon de l’exercer.
Le problème devient alors : ai-je reçu de quoi exercer ma propre autorité ?
Ma parole de sujet a-t-elle une quelconque autorité ? Est-ce qu’on me prend au sérieux quand je parle ?
Si la réponse est négative, on peut être tenté d’acquérir cette autorité personnelle par ses propres efforts.
On dispose aujourd’hui d’un grand choix de livres relatifs au développement personnel, qui invitent – et la formule est déjà révélatrice – à « développer son impact sur les autres », à « maîtriser la relation », à « accroître son pouvoir de conviction ».
Mais, précisément, ne glisse-t-on pas aisément de « pouvoir » à « prise de pouvoir » ?
Et ne finit-on pas alors par confondre pouvoir et autorité ?
On aboutit à l’autoritarisme qui tue l’initiative, l’innovation et la créativité.
Il est préférable d’accéder à une autorité qui respecte infiniment et soi-même et autrui, une autorité déparasitée de toute volonté de puissance, une autorité susceptible de me (re)donner la parole et de la (re)donner à autrui ?
Pourquoi « la (re)donner » ?
Parce que tout être humain a besoin de recevoir tôt ou tard l’autorisation de parler – de parler en « je », d’être respecté dans ce « je » irremplaçable.
On voit par là combien la question de l’autorité est vitale pour l’individu et pour la société.
Définitions
Etymologiquement, le mot auctoritas vient de la racine indoeuropéenne [aug] qui signifie augmenter, faire croître, avec une idée de force protectrice, voire de dynamisme et de créativité.
Il faut ajouter qu’au 19ème siècle, le Dictionnaire Littré définissait l’autorité comme le pouvoir de se faire obéir, mais aussi comme l’influence morale, le crédit, la considération, le poids. Ce dernier sens fait écho à la notion hébraïque de « gloire », kavad, qui signifie « ce qui pèse, qui a de l’importance » : ne dit-on pas d’une personne qui a de l’autorité qu’elle « fait le poids » ou que « son avis pèse lourd » ?
Le Dictionnaire Robert retient les deux sens : d’une part, le pouvoir contraignant (avec l’apparition, à la fin du 19ème siècle, des mots « autoritaire », « autoritairement », « autoritarisme ») ; d’autre part, le crédit qu’on accorde à quelqu’un.
Origine du questionnement
Il apparaît clairement qu’on s’est interrogé sur l’origine de l’autorité quand elle commençait à faire problème. Les définitions contemporaines reflètent cette évolution.
Ainsi, C. Delsol voit dans l’autorité « une disposition personnelle permettant de se faire obéir sans employer la force ».
« Il faut d’ailleurs moins parler d’obéissance, ajoute-t-elle, que d’acceptation tacite, de mimétisme conscient ou non, d’admiration traduite en comportements ».
On dirait que le simple pouvoir ne suffit pas et qu’on cherche à nouveau quelque chose de fondateur, susceptible de donner une légitimité indiscutable – un « plus » permettant de se faire respecter.
Alors l’autorité permet au pouvoir de susciter une obéissance volontaire.
La dimension relationnelle
Faisons un pas de plus : la dimension énigmatique, mystérieuse de l’autorité pourrait s’expliquer par le fait qu’ « elle se déploie toujours dans l’entre-deux d’une relation. »
En 1975 déjà, M. Marsal dénonçait, dans la définition courante de l’autorité comme pouvoir de se faire obéir, une « théorie » … « par forcément exacte » qui conduit à nous contenter de l’étude de la psychologie du chef.
Ne cherchons pas l’autorité d’abord dans les qualités plus ou moins occultes d’une personne car, affirmait-il, « le foyer central de l’autorité » est plutôt chez ceux qui « consentent » à l’autorité d’autrui, souvent d’ailleurs sans y réfléchir consciemment.
La plupart des ouvrages contemporains vont d’ailleurs dans cette direction de réciprocité.
Citons par exemple le Dictionnaire de la science politique et des institutions politiques, où l’autorité désigne « l’ascendant » d’une personne, « la reconnaissance d’une supériorité » qui « justifie un rôle de commandement ou d’orientation » entraînant « l’obéissance consentante en vue de l’accomplissement de fins collectives ».
Il ressort de cette définition deux éléments principaux : la puissance, au sens quasi énergétique, et la reconnaissance ou l’établissement d’un lien de réciprocité.
Il apparaît de plus en plus aujourd’hui que l’autorité est à repérer dans la relation entre des personnes et non dans les qualités d’un sujet.
Elle dépend à la fois des autres et de la capacité que l’on a de communiquer.
Selon G. Fessard, « croissance » étant le « contenu originel sousjacent du mot autorité », cela implique un début et un terme.
Il n’y a donc rien d’étonnant à voir les dérivés de augere prendre deux directions : d’une part « produire, faire naître » (c’est le sens premier de auctor, celui qui fait croître et pousser, d’où aussi, en français, le mot « auteur ») ; d’autre part auctoritas, un dynamisme qui s’accomplit dans une direction, qui parfait le lien unissant les êtres – si bien que certains peuvent devenir des exemples, des modèles pour d’autres : auctoritas est donc « la puissance génératrice du lien social, tendant de soi à croître jusqu’à son accomplissement ».
On peut remplacer l’alternative supériorité-infériorité par l’altérité.
L’autorité se déploie au sein d’une relation de respect mutuel quel que soit le rang hiérarchique qu’on occupe.
Il s’agit là d’une autorité dépourvue de toute contrainte plus ou moins déguisée.
La véritable autorité n’est pas un « surpouvoir ».
L. Laberthonnière dans sa Théorie de l’éducation, dit qu’une autorité est « incarnée dans une personne qui vit » : « Il y a l’autorité qui use du pouvoir et du savoir-faire dont elle dispose pour subordonner les autres à ses fins particulières, et qui ne cherche qu’à s’emparer d’eux pour les mettre à profit : celle-là est asservissante.
Il y a l’autorité qui use du pouvoir et du savoir-faire dont elle dispose pour se subordonner elle-même, en un sens, à ceux qui lui sont soumis et qui, liant son sort à leur sort, poursuit avec eux une fin commune : celle-là est libératrice ».
L’autorité n’ira pas dans la violence verbale, car insulter n’est pas « parler avec autorité . »
Il est clair que lorsqu’on est intérieurement divisé par la peur, on se saborde soi-même, on est incapable de parler avec autorité.
En revanche, plus on est unifié (et cela se perçoit par le langage du corps, le ton de la voix, les mimiques etc.), plus on est entendu : le non verbal ne trahit plus la parole, les actes ne contredisent plus les déclarations.
L’authentique autorité « produit et fait croître » soi-même et les autres
C’est une parole de vie entendue dans le silence, que ne condamne personne et n’a pour but qu’une chose : rendre autrui auteur de ses actes, de ses choix, de sa vie.
L’authentique autorité restaure le dialogue
Elle le fait entre égaux, partenaires partageant la même condition humaine.
L’authentique autorité rend la parole
Il s’agit d’autoriser autrui en le rendant auteur de sa parole, et certainement pas de chercher à faire de l’effet ni à obtenir des résultats.
La parole « en autorité » n’est pas contraignante.
L’autorité opère sans bruit ni visibilité, mais elle repose sur une condition bien plus contraignante, celle de pouvoir à son tour être transmise.
Qu’est-ce que parler avec autorité ?
C’est avant tout parler en étant lucide sur soi-même
Maitriser son envie spontanée, bien humaine, d’humilier, d’agresser, de condamner.
Mais parler avec autorité n’est possible que si l’on entend et transmet une parole libératrice à la fois pour soi-même et pour autrui – même si ce n’est pas dans l’immédiat.
Pensons à l’expression courante « je me suis entendu dire… », qui fait penser à une parole venue d’Ailleurs !
"La grandeur d'un métier est peut-être avant tout, d'unir les
Hommes.
Il n'est qu'un luxe véritable et c'est celui des Relations Humaines.
En travaillant pour les seuls biens matériels, nous batissons nous-mêmes notre prison, avec notre monnaie de cendre qui ne procure rien qui vaille de vivre."
Antoine de Saint- Exupéry