REPENSER LE TRAVAIL
Des
carriÈres gÉrÉes sur VINGT ans
Second mouvement de fond de la période : le développement de la gestion des ressources humaines.
Paradoxalement, il s’est accompagné de la désaffection progressive de
l’entreprise.
Il semblerait, en effet, que plus l’entreprise cherche à s’occuper de ses salariés, à les
former, à développer leur potentiel, à valoriser leur individualité, plus ceux-ci s’en éloignent.
Le modèle bureaucratique avait pour vertu de régler les ajustements entre les
salariés ; en mettant fin à ce système, l’organisation a été traitée du point de vue de la technique et de l’efficacité, sans aborder la question des ajustements dans les relations entre les
salariés.
Or, ces ajustements relationnels sont non seulement au cœur de l’efficacité d’une
organisation, mais encore ce qu’il y a de plus concret dans la vie des hommes au travail.
Ils sont au cœur de leur mobilisation ou de leur
désengagement.
On s’est préoccupé encore une fois des salariés isolément, en dehors de leur contexte
concret de travail.
Par ailleurs, en développant largement la fonction « ressources humaines », la
question de la gestion des hommes dans l’entreprise a été renvoyée à une fonction.
Or, cette fonction a souvent des difficultés à avoir prise sur les problèmes opérationnels
et managériaux.
Dans les organisations bureaucratiques, la gestion du personnel ne distingue pas les
salariés.
Elle ne cherche pas non plus à faire en sorte qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes,
puisque c’est de l’organisation et de la rationalisation des tâches que l’on attend des résultats.
L’homme n’est pas un problème en soi ; il le devient lorsqu’il n’est pas suffisamment
motivé pour réaliser convenablement ce que l’on a prévu qu’il fasse.
De ce fait, pendant des décennies, syndicats et directions s’accordaient pour discuter des
conditions de travail et de rémunération censées maintenir un niveau de motivation suffisant.
Avec l’accroissement des exigences de productivité et de qualité, on l’a vu, le surcroît
de performance a été recherché dans l’évolution de l’organisation et de ses modes de fonctionnement, mais aussi dans une plus forte demande d’implication des salariés.
La gestion des ressources humaines qui s’est mise en place dans le même temps a accompagné
ces évolutions par des processus de recrutement, de développement et de valorisation des « talents », et un suivi spécifique de certains profils de salariés.
Auparavant, les salariés étaient dans un processus long d’apprentissage de leur
métier.
Ils commençaient au bas de l’échelle avec un niveau de formation initial généralement
relativement faible, mais, pour ceux qui en démontraient la capacité, des occasions de progression étaient accessibles.
Des ouvriers spécialisés entrés jeunes, avec un simple certificat d’études, se formaient
en passant d’une machine à l’autre, gagnant progressivement en technicité.
Ils pouvaient ensuite évoluer vers des activités plus techniques dans les services de
maintenance, ou prendre des responsabilités d’encadrement en devenant agent de maîtrise en charge d’une ligne de production, puis chef d’atelier.
Lorsqu’elles ont cherché à développer leur efficacité, les entreprises ont réduit le
nombre d’échelons hiérarchiques et ont, de ce fait, limité les perspectives de progression en leur sein.
L’augmentation générale du niveau de formation de la population aidant, elles ont recruté
des candidats plus diplômés, disposant d’une formation plus proche des connaissances nécessaires pour tenir le poste à pourvoir.
Ce recrutement plus adapté a permis de raccourcir considérablement les temps
d’apprentissage du métier ; il a aussi créé des attentes plus fortes chez les jeunes recrutés.
Tandis que, dans les années soixante, Renaud Sainsaulieu avait identifié que le souhait de réaliser une trajectoire ascensionnelle, de « faire carrière », relevait plutôt de
l’identité professionnelle des cadres, aujourd’hui cette volonté s’est étendue à toutes les catégories socioprofessionnelles, et notamment chez les plus jeunes.
Les processus de gestion des ressources humaines se sont adaptés afin de répondre à cette
attente.
Les modèles d’ascension professionnelle rapide, que l’on trouvait surtout dans les
entreprises qui produisent et commercialisent la matière grise de cadres bien diplômés et sursollicités, se sont généralisés dans tous les secteurs d’activité.
Partant des cadres, ils sont devenus le modèle de gestion de l’ensemble des
salariés.
Ces modes de gestion individualisés ont pour effet de « doper » les salariés par
des perspectives de progression et de rétribution à court terme.
Ils visent à faire en sorte que les salariés « donnent » le meilleur
d’eux-mêmes.
Les chaînes hiérarchiques étant plus courtes, les processus de progression pouvant se
réaliser en accéléré, l’atteinte des « sommets » peut être rapide.
Par ailleurs, le nombre de candidats s’étant accru et le rapport de forces étant
éminemment favorable aux entreprises, la gestion des ressources humaines a pu se focaliser sur une population restreinte, celle de la tranche d’âge des trente/cinquante
ans.
A cause de l’allongement des études,
l’entrée dans la vie active est plus tardive, avec, le plus souvent, des débuts difficiles marqués par des stages multiples, de l’intérim, des contrats à durée
déterminée.
A trente ans, le salarié qui a réussi à se stabiliser est formé et dispose d’une
expérience qu’il peut commencer à valoriser.
Tout est alors mis en œuvre pour garder et développer ce
salarié.
Le salarié entre alors dans ces années durant lesquelles il pourra donner le meilleur de
lui-même pour espérer réussir une ascension prometteuse.
Passé cinquante ans, l’entreprise ne prend plus de la même façon ce que le salarié a à
donner ; elle cesse progressivement de s’intéresser à lui : on envisage moins de promotion et de formation ; les projets les plus intéressants sont moins souvent dirigés sur lui,
au bénéfice de plus jeunes.
La dynamique de la carrière s’infléchit ou s’arrête.
Il faudra encore quelque temps pour que le salarié dopé s’en aperçoive et ne décroche à
mesure que s’amplifie ce phénomène, tandis que l’entreprise, elle, anticipe déjà sa sortie.
On observe là l’effet pervers d’une quinzaine d’années de politiques de l’emploi qui ont
incité aux sorties anticipées du marché du travail.
Les entreprises ont eu massivement recours aux plans de pré-retraite et n’ont donc pas
« misé » sur des salariés qui, approchant les quarante-cinq ans, n’avaient « plus » qu’une dizaine, voire une douzaine d’années de travail.
De leur côté, les salariés se sont adaptés à cette sortie précoce de l’entreprise et en
redemandent.
Ce sont plus du quart des salariés français entre quarante-cinq et quarante-neuf ans qui
se projettent dans un retrait prématuré du monde de l’entreprise.
Ce contexte contribue à un désengagement massif.
Suite....